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Face à la violence et au terrorisme, un appel de Mohammed Arkoun à la « subversion intellectuelle »

7 janvier 2015

Ces pages, écrites au lendemain du 11 septembre 2001 et publiées l’année-même de la fondation du CCEFR, résonnent fortement aujourd’hui : les « droits de l’esprit », quelles qu’en soient les modalités d’expression, doivent toujours et partout être défendus et promus.

« Plutôt que de formuler un principe moral abstrait, je préfère tenter de contenir, de disqualifier la violence en l’intégrant dans l’interaction de trois forces à l’intérieur de l’espace clos de ce que j’ai appelé le triangle anthropologique : violence, sacré, vérité. La question de la vérité est inscrite à l’intérieur du champ clos du triangle dont les efforts de culture et de civilisation cherchent partout à libérer la pensée et l’action. René Girard, pour sa part, a depuis longtemps affronté la question, mais en n’examinant que le couple violence et sacré. Ce qu’il me semble, au fond, c’est que les régimes de construction et de gestion de la vérité, liés jusqu’alors aux systèmes de la pensée religieuse et philosophique, ont essayé d’expulser ou de contenir les débordements de la violence en enseignant la discipline de la morale et de la loi, qui reposent elles-mêmes sur les postulats organisateurs de la vérité posée comme révélée ou métaphysique. […]
La lecture anthropologique des trois forces qui délimitent le triangle m’a été suggérée par le verset 5 de la sourate 9, dit « verset du sabre ». Voici ce que dit ce verset : « Quand les mois sacrés seront expirés, tuez les polythéistes (al-mushrikûn) partout où vous les trouverez ! Capturez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades ! Mais s’ils reviennent à Dieu (tâbû) en accomplissant la prière, en versant l’aumône légale, alors laissez-les libres, car Dieu est toute indulgence et toute compatissance. » Plusieurs versets de la sourate 9 ont servi de base à la construction du droit de la guerre sainte/juste par les juristes musulmans des trois premiers siècles de l’hégire (VIIe-IXe siècle). […]
L’approche par le triangle violence, sacré, vérité permet de comprendre le rôle de la vérité dans son régime théologique religieux ou son régime philosophique laïque, dans la légitimation des différents recours à la violence guerrière et dans tous les contextes. Le concept de régime de la vérité ne se confond pas avec celui de vérité longtemps isolée des conditions sociales, politiques et langagières concrètes de son émergence. On devine les conséquences de cette approche du triangle violence, sacré, vérité sur le statut théologique traditionnel de la révélation, mais aussi sur les constructions modernes des légitimités juridiques, politiques et philosophiques : elle signifie qu’il est urgent de déconstruire tous les systèmes de pensée et de valeurs construits soit par la religion, soir par la raison moderne dites des Lumières, pour mettre en lumière les axiomes, les postulats et les escamotages du réel dans ce que nous brandissons, aujourd’hui encore, comme la Vérité révélée, ou la vérité dûment établie et vérifiée par les défenseurs de la « raison pure » et de la « raison pratique ». […]
Ceux qui luttent pour l’avènement d’une histoire solidaire des peuples savent qu’à la subversion de l’ « ordre » existant par la violence physique menée par des protagonistes héritiers d’un même triangle anthropologique – violence, sacré et vérité -, il est indispensable et urgent de répondre d’abord par la subversion des modes de pensée qui « légitiment » depuis le temps des cathédrales, des grandes mosquées, des grands temples contemporains, des grandes sommes théologiques, la guerre dite « sainte » chez les croyants et « juste » chez les théoriciens modernes laïcisés. […]
[Les musulmans], de leur côté, restent réfractaires à toute autocritique. Les intellectuels ne se distinguent guère des ‘ulamâ’, quand ils s’obstinent à défendre le « vrai visage de l’islam », présenté comme une épure spirituelle, anhistorique, universelle, sans aucun rapport avec les errements des terroristes fondamentalistes. Plus on accable le personnage de Ben Laden, un soldat perdu dont l’endoctrinement n’a rien à voir avec les nobles enseignements du Coran et du Prophète, plus on détache l’islam de l’histoire réelle, pour maintenir l’adhésion inconditionnelle à un modèle islamique fantasmatique, donné à percevoir et à vivre comme une alternative très supérieure au modèle laïque, matérialiste, oppresseur de l’Occident. On ajoute du mal au mal, du pervers au pervers, au lieu de dévoiler « des choses cachées depuis la fondation du monde », pour reprendre le titre d’un ouvrage de René Girard, où l’approche du fait religieux est à l’opposé de la consommation psycho-idéologique de l’islam par tous les groupes sociaux et à tous les niveaux culturels. […]
Le terrorisme, d’où qu’il vienne, perdra toute possibilité de mobiliser des militants le jour où cesseront, dans toutes les traditions culturelles aujourd’hui vivantes, les discours alibis de victimisation et d’autopromotion d’ « identités », de « droits à la différence », qui généralisent la tribalisation du monde au nom d’une fausse justice et de philosophies latentes insoutenables parce qu’elles conduisent au meurtre universel. […] Dans la mesure où le terrorisme est un symptôme de la crise généralisée de la raison, aussi bien dans l’espace historique de ses plus belles conquêtes que dans celui de ses destructions, on ne peut plus se contenter de réparer ses échecs dans une partie du monde en renforçant les facteurs de désintégration dans l’autre. La fin du terrorisme dépendra de la pertinence d’une politique de la raison à l’échelle mondiale. […]
L’idée, ici, est de montrer comment la pensée dite islamique, qui accompagne l’action terroriste, est totalement coupée, entre autres, du champ proprement éthique et moral de la réflexion et laisse les débats les plus riches s’empêtrer dans une sèche raison procédurière, elle-même appauvrie et dénuée de profondeur morale comme d’exigence intellectuelle, si on la compare aussi bien à la pensée islamique classique des fondateurs de l’éthique et du droit musulman qu’aux préoccupations nouvelles de la modernité. Je l’ai dit et je le répète : à la subversion sauvage, meurtrière et destructrice de toues les formes de culture qu’opère une certaine mondialisation de la condition humaine, j’oppose la subversion intellectuelle et cognitive pour le rétablissement des droits de l’esprit, eux-mêmes inséparables de ses obligations à protéger l’hygiène spirituelle de l’âme. »

(Mohammed Arkoun et Joseph Maïla, De Manhattan à Bagdad. Au-delà du Bien et du Mal, Paris, Desclée de Brouwer, 2003, p. 68-70, 110-11, 122-123, 179-180)